festivale donia

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L’Article de Bertrand Lavaine – RFI

DONIA, FESTIVAL DE L’OCEAN INDIEN

Quand la fête tourne au drame
Nosy Be, le 19/05/2005

Organisé à l’approche de la Pentecôte sur la petite île malgache de Nosy Be, le Donia est parvenu à s’imposer comme le rendez-vous des musiques des îles de l’océan Indien. Mais le succès artistique et populaire de cette douzième édition a été terni par une série de tragédies.

Les voitures venaient de quitter l’aéroport pour emmener les artistes à leurs hôtels respectifs après leur arrivée sur le sol malgache. C’est sur cette route sinueuse bordée par des plantations d’ylang ylang que Damien Aupiais, membre du groupe réunionnais Renésens, a perdu la vie le 10 mai. Le véhicule dans lequel il se trouvait, en tête de cortège, a violemment percuté un minibus qui arrivait en face, conduit par un chauffeur que son téléphone portable avait distrait. Le jeune musicien s’était rendu à Nosy Be pour se produire dans le cadre du Donia avec sa formation, héritière de la tradition du maloya. Les habitants ne le connaissaient pas, mais la disparition de «Damien» sur leur territoire, loin des siens, les a bouleversés et un sentiment de tristesse perceptible a rapidement dissipé le parfum d’insouciance qui flotte d’habitude sur l’île à l’époque du festival.

Cette année, pourtant, la fête s’annonçait plus belle encore que lors des éditions précédentes. Jamais les conditions n’avaient semblées aussi favorables depuis la création de cette manifestation par quelques amis en 1994. L’attribution au mois de mars d’une subvention de 130 000 euros par la Commission de l’océan Indien, organisation internationale regroupant les États de la région, a apporté une bouffée d’oxygène en triplant ainsi le budget initialement prévu, évitant aux organisateurs de devoir répéter les miracles dont ils sont devenus coutumiers pour faire aboutir leur projet. Du coup, ils ont pu enrichir davantage la programmation et réaliser une ambition que leurs moyens limités ne leur avaient permis qu’à une seule reprise de rendre possible : inviter des artistes de toutes les îles de l’océan Indien.

Mais à Madagascar, l’inattendu est toujours susceptible de perturber les événements les mieux préparés. Une fois encore, le Donia a frôlé l’annulation au dernier moment. A deux jours de l’ouverture officielle, la compagnie nationale d’électricité a cessé d’alimenter l’île pendant vingt heures pour faire face aux restrictions imposées par ses fournisseurs ! Si le festival off en a fait les frais, il n’était pas question que le temps fort de la manifestation soit menacé. Des négociations engagées dans l’urgence ont permis de rétablir le courant à Hellville, où se tiennent les concerts, sur le terrain de foot. Coincé entre la mer et les marais, le stade devient pendant quatre jours le lieu où tout le monde se rencontre, où l’on assiste aux prestations des artistes tout en mangeant des brochettes de zébu dans l’une des nombreuses gargotes qui ne désemplissent pas de la nuit. Le Donia est un rendez-vous populaire, et il l’a encore prouvé en 2005 avec près de 50 000 spectateurs payants, dont environ 20 000 le dernier soir. Une affluence record, à l’origine d’un nouveau drame : dans un mouvement de foule à l’entrée du stade, trois Malgaches ont péri, dix-neuf ont été blessés dont deux sont dans le coma.

Favoriser les rapprochements

De l’édition 2005 du festival de Nosy Be, on ne retiendra probablement que ce bilan très lourd. Ce qui s’est passé sur scène, où plus de vingt groupes et chanteurs se sont succédés, se trouve repoussé au second plan, mais ne peut cependant pas être tout à fait considéré comme anecdotique. En invitant des artistes de toutes les îles de l’océan Indien, les organisateurs cherchent à favoriser des relations culturelles que l’isolement géographique rend difficile. A Madagascar, où l’on aime le reggae comme sur le continent africain, Natty Jah est un inconnu. Pourtant, en 2003, son album «Vanité» a battu des records avec 30 000 exemplaires vendus chez lui, à Maurice, avant de s’exporter avec autant de succès à La Réunion. Pour ses débuts à Madagascar, ce métis afro-chinois à la longue chevelure blanche s’est fait accompagné par l’équipe de Gerard Louis, l’ancien leader du groupe de sega Cassiya déjà programmé au Donia il y a deux ans. Sa douce voix créole et ses chansons aux jolies mélodies ont fini par toucher le public, rarement expressif avec les artistes qu’il découvre. Même accueil réservé pour Mikidache qui a surpris l’assistance en lui parlant dans sa langue. Ce lauréat du prix Découverte de RFI en 1999 a grandi à quelques centaines de kilomètres, à Mayotte. «Au village, on parle malgache. C’est ma première langue. D’ailleurs, quand je joue en Europe, on me prend souvent pour un Malgache, à cause de mon jeu, de ma façon de chanter», explique-t-il, heureux de pouvoir enfin fouler la terre de ses ancêtres. Son compatriote et ami de longue date M’toro Chamou, présent lui aussi avec son groupe à Nosy Be, ne cache pas «avoir du mal à s’y retrouver» bien que les cultures mahoraises et malgaches aient de nombreux points communs. Le sujet l’inspire. «J’ai déjà écrit cinq chansons», reconnaît-il deux jours après son arrivée. Le rapprochement culturel que tente d’encourager le festival fonctionne. C’est aussi le moteur de la création musicale qu’est venue présenter Leila Negrau. La dynamique chanteuse réunionnaise, qui a métissé le sega avec le rock, s’est associée pour l’occasion à Tiana, vedette de la variété malgache, et toutes deux ont confié leurs répertoires à des musiciens extérieurs à la zone de l’océan Indien.

 
Si le Donia joue la carte de l’ouverture, il est avant tout un rendez-vous incontournable pour les artistes malgaches, et en particulier pour les représentants du salegy, musique originaire du nord de la Grande Île mais appréciée sur l’ensemble du territoire. Une batterie dominante lancée sur un tempo effréné, une cohorte de danseuses court vêtues à la chorégraphie ultra suggestive, un clavier qui remplace l’accordéon utilisé dans la transe, des choristes assurant une grande partie du chant : le salegy a trouvé ses codes, que tous appliquent, mais le sens du spectacle masque dans des biens des cas des faiblesses musicales et un manque d’originalité. Rares sont ceux qui se démarquent en apportant une touche personnelle, comme Jerry Marcos qui laisse plus de place à la mélodie. Depuis deux ans, il est l’un des chanteurs les plus en vue à l’échelle nationale. Chila est elle aussi une valeur montante. Ses morceaux aux tempos variés rappellent souvent celles de Jaojoby, ce qui n’est pas étonnant puisqu’elle a passé quelque temps au sein du groupe Jaojoby Junior, formé par les enfants de la star malgache.

L’édition 2005 du festival reflète également la forte poussée des musiques du sud de l’île, qu’il s’agisse du tsapiky ou de styles ancrés dans une ruralité plus profonde. Hazolahy, depuis son précédent passage au Donia, a modernisé sa musique en ajoutant une batterie, sans se couper de ses racines. Une évolution qui ne semble toute fois pas nécessaire au regard du succès que connaît Vilon’Androy, à Nosy Be comme ailleurs à Madagascar. Le groupe fondé par Surgi, illustre joueur de lokanga – violon traditionnel à trois cordes -, cultive avec soin la culture de la région Antandroy, si prenante qu’elle vous transporte en un instant dans les grandes plaines arides du sud de Madagascar, derrière un troupeau de zébus.

Bertrand Lavaine